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Les

Résignés

Veidaux, André

jeudi 26 janvier 2023, par claude

Texte d’André Veidaux (≤1891).
Ils souffrent comme nous, ces vaincus pacifiques,
De leur sujétion aux reitres magnifiques
Dont l’hypocrisie a son prix.
Mais nous, les révoltés, nous les gueux, réfractaires,
Nous abreuvons ceux-là, ces lâches volontaires,
De haine et de notre mépris !
 
Voyez-les, ces forçats, tremblotants dans la barque
De l’existence inique où les a mis la Parque,
Selon leurs esprits aberrés.
Ainsi que des ballots d’infâme marchandise,
Ils sont, saisis de peur, suant la couardise,
Dans un coin, gisant atterrés !
 
Ils son considéré leur honte capitale,
Comme une Loi majeure et pleinement fatale,
Comme un argument absolu.
Et leurs fronts sans orgueil et leurs dos insensibles
Se sont donnés sans forme aux verges extensibles
Du conquistador résolu !
 
Ils ont gémi, pleuré le long de tous les âges,
Comme des enfants fous d’être restés trop sages ;
Mais leurs larmes furent de sang.
Comme des bestiaux, leurs amants dans les geôles
Furent enfouis ; or, ils nièrent leurs rôles
D’un méphistophélique accent !
 
Et, de siècle en siècle, et de folie en folie,
Ils ont, les Résignés, geint leur mélancolie
Dans le sein de leurs tyranneaux,
Non émus comme un jour le fut mère cigogne
Devant le loup, mais plus, allongeant sans vergogne
Leurs très propres chaînes d’anneaux…
 
La résignation, ce chronique atavisme,
Qui gonfle les butors d’un grotesque civisme
Annihile l’individu.
Car, haïssable, elle est la force d’inertie
Qui paralyse et sème en nos rangs l’éclaircie
Frein au vol au fruit défendu !
 
Et ces humains, pétris de leur chair inhumaine,
N’auront point su la foi du doux catéchumène
En la parle d’avenir !
Ils resteront ainsi jusqu’à leur dernière heure
Sans qu’un baiser d’amour à leur bouche s’effleure
Pour s’adjurer et nous bénir !
 
Mais ne nargueront pas, sans fiel et sans faconde,
Le sillon douloureux de leur course inféconde,
Ceux qu’ils eussent découragés ;
Au contraire, au zénith de révoltes plus belles,
Ils courront élever leurs âmes de rebelles
Pour éblouir les plus âgés.
 
En poudre, ils réduiront les murailles du temple
Où des rustres sans nom, glabres, gros, le geste ample,
Par la renonciation,
Atrophiaient le cœur des natures d’élite
Et taisaient, par l’espoir d’un ciel hétéroclite,
La grande Annonciation !

Tiré de : La chanson du néant.

Paru aussi in : L’Art social, 1re année, p. 37-67 (janvier 1892).