Accueil > Chansons > Bal chez le ministre

Un

Bal chez le ministre

Jouy, Jules

lundi 13 février 2023, par claude

Texte de Jules Jouy (1895 ?). Musique (1895) par Antonin Jouberti (1859-1925).

Aux Amis Lejal, Antony et Dufort

1
Dans ses salons, un ministre,
Pour les victim’s d’un sinistre,
Avait organisé
Un grand bal déguisé.
On y voyait tous les membres
D’l’Institut et des deux chambres.
Sénateurs, députés,
Étaient invités.
 
Sur un air
De concert,
Tous ces illustres
Mazurkaient
Et polkaient
Sous les grands lustres,
Gros richards
Ou dêchards,
Nobles ou rustres,
Harassés,
En tassés,
Tournaient, enlacés.
 
Sur le trottoir, en face, dans la rue,
Le bon peuple des badauds
Regardait les grands rideaux
Et s’écriait, à chaque ombre apparue :
« De tous ces jolis danseurs
J’sons les électeurs.
Regardez-les donc sauter.
C’est nos députés ! »
 
2
Tous les partis politiques,
Les modernes, les antiques,
Obscurs ou réputés,
Étaient représentés.
Les r’présentants des deux centres
Y balladaient leurs gros ventres
Le parti ouverrier
Avait envoyé.
 
Hobereaux,
Radicaux,
Entre chaqu’danse,
Détalaient
Et filaient
S’remplir la panse.
L’air joyeux,
Chacun d’eux,
Faisant bombance,
S’étouffait
Et bouffait
Devant le buffet.
 
Sur le trottoir, en face, dans la rue,
Le bon peuple des badauds
Regardait les grands rideaux
Et s’écriait, à chaque ombre apparue :
« De tous ces jolis mangeurs
J’sons les électeurs.
Regardez-les boulotter ;
C’est nos députés ! »
 
3
Lorsque sonnèrent deux heures,
Pour regagner leurs demeures,
Sénateurs, députés
Fir’nt app’ler leurs coupés.
Engoncés dans des fourrures,
Pénétrant dans leurs voitures,
S’assir’nt commodément
Et filèr’nt viv’ment.
 
R’présentants
Importants
Du mond’ moderne
Dont la main
Su’ l’chemin,
Seul’, nous gouverne,
Là-bas, fuit,
Dans la nuit
l’feu d’leur lanterne,
Éméchés
D’vins bouchés,
I’s rentr’nt se coucher.
 
Sur le trottoir, en face, dans la rue,
Le bon peuple des badauds
Regard’ filer leurs landaus
En s’écriant, à chaque ombre apparue :
« C’est tout d’mêm’ rud’ment flatteur
D’êtr’ leurs électeurs.
I’s vont tous se pagnotter ;
C’est nos députés ! »

Paru chez E. Meuriot en 1895, ill. de Jean Barthère.

Paru aussi in : Le Libertaire (1895-1899), nº 21 (4-11 avr. 1896).

<:paru_aussi :> Jules Jouy, 1855-1897 : le "poète chourineur" / éd. Patrick Biau. — Sénouillac [France] : P. Biau, 1997 (p. 222).